Le Bienfaiteur

Ce texte, écrit par Albert Aribaud <albert.aribaud@free.fr> et publié en 1996 dans le fanzine Dragons et Microchips n° 11, édité par l'Oeil du Sphinx, est reproduit ici avec l'aimable accord de Philippe Marlin, de l'OdS. Il est diffusé sous licence Creative Commons by-nc-nd, (attribution, pas d'usage commercial, pas de modification) ; pour tout usage incompatible avec cette licence, contacter l'auteur. La contrainte d'attribution implique le maintien de ce paragraphe avant le titre du texte. Le texte peut être diffusé sous tout format de fichier ne comportant pas de mesure technique de protection.

LE BIENFAITEUR

Tout le long de la rue, des pillards vidaient les vitrines de magasins d’où sortaient flammes et fumée. Riemann traversa la rue sans leur prêter attention, pas plus qu’aux camions qui s’arrêtèrent toutes sirènes hurlantes derrière lui, leurs gyrophares dessinant avec son ombre une sarabande multicolore sur les murs délabrés.

Des camions sortirent des hommes casqués, bottés, engoncés dans des uniformes épais ; fusil à la hanche, ils commencèrent à faire feu sans la moindre sommation sur les casseurs ; une douzaine d’entre eux tomba net, d’autres furent grièvement blessés par les téléviseurs implosant sous les balles. Quelques secondes après, des cocktails Molotov commencèrent à pleuvoir sur les forces de l’ordre.

Mais ceci, Riemann ne le vit même pas. Il était entré dans un des immeubles dépourvus de commerces, et donc négligés des pillards comme de la police.

Il fallait une carte magnétique pour accéder au hall de l’immeuble, un code donnait accès à l’ascenseur et seule une clé particulière permettait de monter jusqu’au dernier étage. Riemann possédait tout cela ; mais d’une certaine façon, il eût fort bien pu s’en passer.

L’ascenseur s’ouvrit directement sur l’unique pièce que formait le dernier étage de l’immeuble. Il y avait là un fouillis incroyable : des étagères remplies de livres déposés sans ordre ni méthode ; des tables sur lesquelles s’entassaient des plans incompréhensibles ; des machines étranges dont on ne pouvait deviner l’usage.

Il y avait un lit pliant sur lequel traînaient pêle-mêle draps et couverture, et un bureau éclairé par une lampe d’architecte. A ce bureau, dos tourné à la porte de l’ascenseur, était assis un homme.

Riemann se racla la gorge. L’homme sursauta et se retourna vivement ; en reconnaissant Riemann, il eut un soupir de soulagement.

« Oh... Bonjour, monsieur Riemann. Vous m’avez fait peur ; je n’avais même pas entendu l’ascenseur arriver. »

« Vous avez de la chance, docteur Simmons », fit Riemann. « J’aurais pu être un de ces pillards qui sillonnent les rues, en bas. »

Simmons passa une main lasse dans ses cheveux dépeignés. Il avait sans doute passé la nuit debout, car sa blouse blanche, sa chemise et même son pantalon de velours étaient froissés.

« Bah, aucune chance. La carte, le code, la clé... Personne ne peut entrer ici. »

« C’est une hypothèse raisonnable... » commenta Riemann. « ... mais le fait qu’elle soit raisonnable n’implique pas pour autant qu’elle soit vraie. » Il entreprit de se débarrasser de son manteau d’hiver et de son écharpe, hésitant longuement sans trouver d’endroit libre pour les déposer : il n’y avait pas de portemanteau et toutes les chaises étaient chargées de livres et de listings interminables.

« Oh... Posez donc ça là », fit Simmons en libérant avec précipitation une chaise prête à craquer sous une pile de publications poussiéreuses de l’Association for Computer Machinery.

Riemann s’exécuta, puis se tourna vers Simmons.

« Alors mon cher... Où donc en est votre, comment est-ce déjà ? Ah oui, votre syntoniseur psychique. Approchez-vous du but ? »

A cette question, Simmons se rengorgea.

« Il marche, monsieur Riemann. Vous n’avez pas dépensé tout cet argent en vain. Il marche. »

*

« Mon dernier problème, » poursuivit Simmons, « c'était la syntonisation automatique. Les réglages sont différents pour chacun, et très difficiles à établir manuellement. Et on ne voyait pas la logique qui pouvait gouverner un réglage automatisé. Alors, j'ai — »

« Attendez, » fit Riemann, « vous oubliez systématiquement que vous pouvez avoir en face de vous un béotien, incapable de rien comprendre à votre discours. Cela semble d’ailleurs un trait commun à tous les scientifiques, en tout cas, tous ceux que je finance. »

Simmons se tut quelques secondes, puis reprit.

« Je vais essayer d’être clair. Tenez, justement. Vous cherchez à me comprendre. Pour ça, je transforme ma pensée en mots, vous écoutez mes mots et vous les transformez à nouveau en pensées. Mais vous ne comprenez pas tous mes mots. »

« Peut-être bien », souligna Riemann avec un sourire.

« Alors ce qu’il faut, c’est transmettre directement les pensées. Sans passer par les mots. Plus de risque de ne pas se comprendre. Plus de problèmes dûs à des traductions erronées. »

« Et c’est ce que fait votre syntoniseur. »

« Oui. Enfin, jusqu’à présent, il fallait de longs réglages pour obtenir une bonne transmission. Mais aujourd’hui, ça y est, il marche ! Du moins j’en suis convaincu : je l’ai laissé se régler seul sur moi — je connais les réglages optimaux me concernant — et en moins de dix minutes, il les avait atteints ! »

Riemann observait par la fenêtre les incendies qui constellaient les rues. Cette fois, ce n’était plus une échauffourée : il devait y avoir près d’un millier de personnes et presque autant de policiers, de gardes mobiles et même de militaires. On voyait flamboyer les armes de part et d’autres, mais aucun son n’arrivait jusqu’au laboratoire. Il se tourna vers Simmons.

« Mais vous n’avez pas tenté de communication depuis lors. »

« Non, c’était inutile », fit Simmons avec un geste de la main, comme pour chasser une mouche importune. « Cette partie fonctionnait déjà quand vous avez commencé à me financer. L’oeuvre de votre argent, c’est l’accord automatique. Grâce à vous, les gens se comprendront naturellement. Vous êtes un bienfaiteur, monsieur Riemann. » Riemann sourit malicieusement. « N’exagérons rien. Vous avez une large part de responsabilité dans le formidable impact qu’aura votre invention. » Simmons se rengorgea. « Nous allons faire un essai ! » Riemann considéra avec circonspection l’imposant dispositif qui trônait avec deux tabourets crasseux sur une estrade mal éclairée et auquel Simmons donnait le nom de syntoniseur psychique.

« Est-ce absolument sans danger ? »

Enthousiaste, Simmons fit asseoir Riemann à côté du syntoniseur, sur un des deux tabourets, et entreprit d’ajuster sur la tête de son mécène un casque d’où sortaient des fils multicolores qui allaient se perdre dans la machine.

« Aucun danger. Ne bougez plus... Nous avions testé la partie communication avec Nichols, dont vous financez le translateur temporel. » Simmons ajusta son propre casque. « Voila, il est en mode automatique. Dans quelques minutes, il se sera réglé et nos esprits communiqueront directement à travers le syntoniseur. Il me doit un magnum de champagne. »

« Pardon ? »

« Nichols. Nous avions parié un magnum à qui finirait son projet le premier », expliqua Simmons en s’asseyant sur le tabouret, face à Riemann. « J’ai terminé hier — non, cette nuit à une heure du matin. J’ai gagné. »

« Euh... Simmons, J’ai bien peur que vous n’ayez à renoncer à votre magnum. J’ai vu Nichols ce matin. »

« Il a fini avant moi ? »

« Il a fini, mais pas avant vous. Et il est mort. »

*

Sur les cadrans du syntoniseur, des aiguilles palpitèrent avec frénésie, mais l'appareil n'en poursuivit pas moins son activité cliquetante. Simmons déglutit avec peine.

« Comment est-ce arrivé ? »

« Vous savez sans doute quel était son problème : son translateur était capable de ramener l’opérateur dans le passé, mais Nichols tenait à percer la barrière du futur, et c’était pour cela que je le finançais. Il disait qu’il n’y avait pas d’interdiction théorique — quoique je lui laisse la responsabilité de ses dires. »

« Toujours est-il que ce matin », poursuivit Riemann, « Nichols m’a accueilli avec une excitation considérable, loin de son habitude, une excitation que partageaient ses assistants. Il a prétendu me démontrer sa réussite en se translatant une semaine dans le futur et en me donnant un compte rendu détaillé, sous réserve que je ne fasse pas usage des informations qu’il me communiquerait.

« Nichols s’est installé dans l’espèce de demi-coquille d’oeuf qui tient lieu de cabine à son translateur. Il a déclenché le mécanisme et a disparu. Au bout de quelques secondes, il est revenu. Sale. Les vêtements déchirés. Ensanglanté. Les yeux exorbités. Il a tourné la tête vers moi, et il a poussé un hurlement à glacer le sang. Ses assistants se sont précipités vers lui, mais ce hurlement était le dernier son à franchir sa gorge : il s’est effondré net. »

Le syntoniseur cliquetait de moins en moins ; il s’approchait du réglage optimum. Simmons, tremblant, balbutia :

« La... La translation a mal tourné ? »

« la translation était bien au point, en tout cas dans le passé, et Nichols n’avait aucun doute quant au futur. Il est bien arrivé dans une semaine, mais la malchance a voulu qu’il tombe mal. » Riemann jeta un oeil négligent vers la fenêtre. Un grondement sourd sembla répondre à ses propos. Les militaires employaient les armes lourdes. « Il est tombé sur quelque chose d’effroyable. »

« Mais sur quoi ? »

Riemann fixa Simmons avec un demi-sourire étrange. Le syntoniseur se tut ; les calculs était terminés, les réglages effectués. Un relais bascula automatiquement, établissant la communication directe entre Simmons et Riemann.

Alors Simmons sut. Et son coeur se glaça.

*

Paniqué, Simmons se leva, oubliant qu'il portait encore le casque, et arrachant dans une gerbe d'étincelles les câbles qui le reliaient encore au syntoniseur.

« Ce n’est pas possible... Vous n’êtes pas... » Simmons n’arrivait pas à formuler une phrase complète. Il y avait des mots qu’il ne pouvait pas prononcer.

« Si, mon ami », répondit avec douceur celui qui disait s’appeler Riemann. « Je le suis. Votre syntoniseur est remarquable. »

Sans pouvoir le quitter des yeux, Simmons reculait, se heurtant aux tables, renversant chaises et étagères. Du dehors, un grondement se fit entendre, plus proche, plus net. D’une voix étranglée, Simmons balbutia :

« C’est vous qui avez tué Nichols ! Vous avez piégé son translateur ! Vous l’avez envoyé à sa mort ! »

« Pas le moins du monde. Je n’ai malheureusement pas le pouvoir de prédire l’avenir, et j’ignorais ce qu’il allait trouver. Je dois avouer cependant qu’à son retour, j’ai reconnu avec plaisir la... « griffe » de mes serviteurs, si j’ose me permettre cette formule. Ce qui signifie, si Nichols avait raison, qu’avant sept jours j’aurai lancé mes troupes sur ce monde pour en faire mon Royaume. »

« Qu’est-ce que vous voulez faire avec le syntoniseur ? Je ne vous laisserai pas — »

« Parce que vous pensez que je compte employer votre syntoniseur ? », demanda « Riemann » amusé. « Mais je n’ai nul besoin de lui. Tenez, en ce moment, vous cherchez à vous rappeler si j’ai jamais pu vous faire signer un pacte ou un contrat de quelque sorte. Si cela peut vous rassurer, vous n’avez rien signé ; c’est gratis — quoique pas tout-à-fait pro Deo — que je vous ai aidés, vous et les autres, à réaliser vos rêves ; j’ai réellement été votre bienfaiteur. »

« Mais alors pourquoi nous avez-vous aidés ? »

La façade de l’immeuble voisin, que l’on voyait par la fenêtre, s’embrasa soudain ; l’explosion fit vibrer le plancher du laboratoire.

« Parce que, mon ami, si il y a trois ans vous aviez dû, faute de moyens, vous contenter d’employer votre syntoniseur en l’état, et si vous n’aviez pas été obnubilé par le désir de parfaire votre projet, peut-être auriez-vous réussi à faire avancer certaines coopérations, à créer des amitiés, ou tout au moins des compréhensions mutuelles, là où il n’y a plus aujourd’hui que des guerres. » « Riemann » regarda par la fenêtre l’immeuble embrasé, d’où tombaient des corps humains en flammes. « Vous et les autres, vous auriez pu éviter ceci. »

Paralysé par l’effroi, Simmons dut faire un effort pour articuler en désignant l’immeuble incendié : « P... Parce que nous avions le pouvoir de vous empêcher de faire tout ça ? » « Riemann » plongea son regard dans celui de Simmons.

« Moi ? Mais je n’ai encore rien fait, mon ami. » Il désigna la fenêtre, l’immeuble en feu, le ciel noir de cendres. « Ceci n’est pas mon Oeuvre. Ceci est l’Oeuvre de l’Homme. »

Ce fut cet instant que choisit l’obus pour frapper, annihilant dans un éclair écarlate le laboratoire, le syntoniseur et Simmons.

*

La fumée ne le dérangeait pas. Il traversait les groupes de casseurs comme les troupes militaires avec une égale indifférence ; et ceux qui croisaient cet étrange individu vêtu de noir, tranquille au milieu de la folie, semblaient avoir plus urgent à faire que s'intéresser à lui.

Il s’arrêta et se retourna pour contempler l’immeuble qui s’effondrait comme un château de sable. Puis, en silence, il reprit son chemin. Il avait encore beaucoup de gens et de choses à voir dans son Royaume.

Ou plutôt, au nom de l’exactitude, son futur Royaume.